« La femme dans le service de santé en France pendant la guerre de 14-18 »

Cette thèse de 829 pages a été brillamment souteune en juin 2013 par Françoise Kern-Coquillat, membre du conseil d’administration du CDH 14-18 et du comité scientifique, sous la direction de Frédéric Rousseau, à l’université Paul Valéry-Montpellier III. Elle a bien voulu nous en communiquer un résumé que nous vous présentons ci-dessous.

« La thèse porte sur les femmes dans le service de Santé, infirmières professionnelles ou bénévoles, femmes « les plus louangées » de l’époque, et plus rarement docteures, nouvellement arrivées dans la profession, à la fin du siècle dernier. Les premières, très nombreuses, sont en quelque sorte évidentes, connues par tous mais finalement invisibles, la surreprésentation les effaçant. Les secondes, en petit nombre, sont oubliées ou plus exactement ignorées.

Ce sujet semble proche, presque familier, mais il est plus complexe qu’il n’y paraît, se situant à la croisée de plusieurs champs de recherche. L’histoire militaire d’abord, la femme évolue dans un monde d’hommes et dans un univers militarisé. L’histoire de la naissance des professions médicales au féminin, avec une réflexion sur les techniques médicales et sur l’approche  de la douleur. L’histoire du genre, on assiste à la construction d’un sexe social, qui met en avant des rapports de domination masculine. Une histoire des représentations, ces femmes, vues à travers différents prismes, sont imaginées, construites par une société d’hommes. Enfin une histoire de l’intime à travers la parole des femmes.  C’est celle d’une dominée, exclue des savoirs, du pouvoir, de la sphère guerrière, confinée dans un cadre surveillé, hier le foyer, ici l’hôpital, épinglée par des obligations de conduites, d’apprentissages, de hiérarchie.

 Le travail se décline à travers un triptyque. La première partie : « les femmes telles qu’on les veut » donne le point de vue de l’institution masculine. Elles sont fabriquées, cadrées, dirigées, modelées selon un code de valeurs (obéissance, discrétion, uniforme, comportement…), accentué par la discipline de l’armée. Puis, le deuxième temps : « les femmes telles qu’on les voit- Images et représentations » s’analyse à partir d’un regard genré. Les hommes idéalisent les infirmières soit en imposant « l’image de Marie », une soignante rassurante, protectrice et désexuée soit celle de « Vénus », une infirmière cette fois sexualisée, désirable et donc à surveiller. Tout cela dans un contexte de peur de la dévirilisation, tant les soldats sont affaiblis par des blessures physiques mais aussi psychiques. Il existe aussi une troisième figure, plus en retrait : « l’image d’Athéna, la guerrière sage » qui permet d’entrevoir la naissance d’une professionnelle. La représentation de la femme médecin est, quant à elle, soigneusement effacée, falsifiée, minimisée, tant elle dérange. Elle n’a pas sa place et est vue comme un élément perturbateur, inquiétant et concurrentiel, à la différence de l’infirmière, toujours subalterne, obéissante et dévouée. Enfin, la dernière partie s’intéresse aux « voix de femmes : les femmes telles qu’elles se disent, se montrent et s’exposent.»  Il s’agit d’un corpus d’une quarantaine de témoignages de femmes allant de notes hâtives, prises en  situation d’urgence, de journaux intimes, de souvenirs jusqu’aux écrits destinés à la publication, journaux de bord, au jour le jour, récits élaborés reposant sur une stratégie narrative ou romans donnant aux auteures une plus grande liberté de narration et un public plus large. Les normes mais aussi les transgressions, les non-dits sont analysés. On y découvre la parole attendue (patriotique, charitable…), la parole banalisée (minimisation du caractère extraordinaire de leur expérience), la parole libérée (expression des réactions), la parole censurée (confrontation à la misogynie, à la concupiscence, à la violence masculine).

                Histoire passionnante où se mêlent courage, intelligence et combat contre la douleur. Ces femmes, par milliers, sont sorties de leur foyer pour investir de nouveaux champs. Quel a été l’impact de la guerre sur ces femmes ? A-t-elle accéléré et encouragé des changements, facilité une émancipation ? A-t-elle perturbé l’ordre social dominant, en incarnant en quelque sorte un élément frondeur ou, au contraire, impose-t-elle de nouvelles normes rognant le champ de manœuvre des femmes ? Histoire d’autant plus attachante quand elle se décline par les femmes elles-mêmes, voix bien faibles et fragmentaires. Ce travail par l’observation des postures, l’analyse des dits et des non-dits tente d’approcher l’intime, de mettre en lumière, un peu, ces oubliées. »

Françoise Kern-Coquillat

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